mardi 12 septembre 2017

LA PREUVE DU CONTRAIRE



Il fit asseoir sa cliente. Le pire était devant lui. Douillette, bavarde, insupportable, elle le saoulait de propos ordinaires. La pluie et le beau temps venaient en premier. D’habitude, il s’arrangeait pour écourter au maximum ce flot d’insanités, mais aujourd’hui, il avait été imprévoyant et son assistante était en congé. Les fameux RTT dont on ne savait jamais quand ils allaient vous tomber dessus et combien il en restait. Il lui cloua le bec en introduisant l’aspirateur dans la bouche édentée à l’haleine pestilentielle. Il portait deux masques superposés parfumés à la citronnelle. Cela lui chatouillait le nez. Il avait parfois des envies de meurtre… Quelle raseuse ! A chaque séance avec elle, il se demandait comment il allait tenir le coup. C’était un challenge. Il avait tenté de la refiler à son associée. Mais cette dernière, fine mouche, avait éventé le piège. Il s’était donc vu dans  l’impossibilité de se débarrasser d’elle, à moins que … L’image de la seringue qu’il plantait dans la gencive de sa patiente s’imposa à lui,  emplie à ras bord d’un produit mortel. Mais cela relevait du fantasme. Il était un homme sain d’esprit.
Du reste, elle avait filé. Le téléphone sonna. C’était sa compagne. Bonne nouvelle, elle avait déniché la maison de leurs rêves. Ils vivaient à Perpignan, au centre-ville, dans un appartement de grand style. Mais en été, la ville était étouffante. Ils avaient souhaité habiter en périphérie, dans un village catalan, La maison se situait à Montescot. Il expédia les rendez-vous et fut ponctuel au rendez-vous. L’agent immobilier faisait les ronds de jambes de circonstance. Ils visitèrent la bâtisse, au pas de course, conquis d’avance. La signature eut lieu, les yeux fermés.  Il était en train d’imaginer la piscine avec jacuzzi, lorsque la mâchoire béante de la cliente honnie faillit l’avaler, langue frétillante et salivante. Il eut un sursaut et trébucha dans l’escalier. L’air était soudain empuanti, avec des relents de mauvaise digestion. La vision disparut en se fragmentant. Il retrouva un rythme respiratoire normal. Son esprit tournait en rond. Il ne comprenait pas ce qui se produisait. Il se mit à y penser, imaginant ses mains  tenant une seringue remplie de curare. Il appuyait avec lenteur sur le piston.

Les jours qui suivirent, cette scène lui parut presque familière. Au quotidien, il luttait contre le dégoût et les nausées pendant les soins. Cela avait commencé par la vieille dame et s’était étendu à d’autres personnes. Tous ses clients. Il angoissa un maximum. Allait-il pouvoir se contrôler ? Et s’il passait à l’acte ? Sa névrose prit une telle proportion qu’il décida de consulter. On lui recommanda un psy renommé. Ce dernier l’invita à prendre place sur une banquette confortable.

-        Je vous écoute, marmonna-t-il.

Il ne savait pas par quel bout commencer. Il se sentait très mal à l’aise. Que faisait-il là, sur ce divan, dans une posture faussement décontractée ? Dix minutes passèrent, puis dix autres. Toussotement du spécialiste.

-        La séance est terminée. Je vous revois vendredi à la même heure ?

Le psy n’attendit pas son consentement et inscrivit d’office le rendez-vous.

De retour au cabinet, alors qu’il saisissait une seringue pour l’anesthésie, le gouffre nauséabond garni de dents hideuses l’engloutit. Il tituba, heurtant le pied du fauteuil qui fut pris de trémoussements incontrôlables.  Au fil des jours, il finit par perdre une bonne partie de sa clientèle. Le cabinet connut bientôt des difficultés d’ordre financier. Il vendit quelques parts à un nouvel associé.

Pour autant, il continua d’exercer. Certains clients lui étaient restés fidèles. Mais les bouches béantes ouvertes sur le néant continuaient à l’obséder. Chaque fois qu’il se  servait d’une seringue, il devait lutter contre la tentation de la remplir d’une quantité anormale de produit anesthésiant. Le front perlé de sueur, il reprenait le contrôle, au prix d’un effort colossal sur lui-même. Il inspectait chaque dent, récif blanchâtre bordant le vide noir de la bouche grande ouverte.

Il poursuivait sa thérapie silencieuse. Il y allait en traînant les pieds, ne constatant aucune amélioration de son état. Ses visions étaient de plus en plus fréquentes. Elles survenaient n’importe où.

Sa compagne organisa une crémaillère. La réception battait son plein lorsqu’il gara la BMW. Il resta un moment à l’abri, appuyé sur le volant. Affronter le cercle des notables, l’air important et prospère, était au-dessus de ses forces. Les gens arrivaient encore, entourant la voiture dont les vitres fumées masquaient sa présence. Il finit par obtempérer et s’extirpa lourdement de son siège.

Pénétrant dans l’immense séjour, il fut acclamé par l’assemblée. Il formula en bégayant, quelques mots d’excuses pour son retard. Il reçut en pleine face le spectacle des bouches béantes et caverneuses des invités. Il prétexta un coup de fil et s’éclipsa dans son bureau. Les portraits de quelques hommes célèbres s’étalaient sur les murs. Ils avaient tous la mâchoire béante. Il ferma les yeux, horrifié, et ne les rouvrit que le lendemain matin.

Il fonça au cabinet à la première heure. Son assistante arrivait plus tard. La vieille dame était au rendez-vous, le regard confiant et passif. Il emplit la seringue de sérum physiologique et piqua la gencive à plusieurs endroits.  Aussitôt, il commença à soigner la dent sensible. Le nerf était à vif. La patiente hurla, se débattit. Il continua. Elle tomba en syncope. Les battements cardiaques étaient faibles.  Il injecta une dose d’anesthésiant. Le pouls, irrégulier, finit par s’arrêter. Il nettoya et rangea consciencieusement le cabinet. 

Avec calme, il appela les premiers secours. Il y eut une enquête de principe qui conclut, jusqu’à preuve du contraire, au décès par allergie au produit anesthésique. Lorsqu’il lut le compte-rendu d’enquête, il ressentit le plaisir indicible d’avoir commis un crime parfait. Il sut alors que sa thérapie était achevée, le libérant de ses hallucinations obsessionnelles. Il fit graver une nouvelle plaque professionnelle. On pouvait y lire, outre son patronyme, ses titres ronflants et ses diplômes, la mention suivante : Anesthésie personnalisée. Les lettres brillaient au soleil ardent de Perpignan.  La clientèle huppée, d’abord timide, fut bientôt importante. Dans tout le département, il était une référence. Se faire soigner par lui était devenu le summum du snobisme. Les gens en avaient plein la bouche en prononçant son nom. Il se sentait important, infaillible, auréolé de sa réputation usurpée. Son entourage amical et familial commença à le trouver imbuvable. Les invitations s’estompèrent peu à peu, jusqu’au jour où il se retrouva seul face à lui-même. Un silence lourd régnait dans la maison. Ne parvenait à ses oreilles que le bruit des casseroles remuées par la cuisinière, solide bretonne,  qui faisait les crêpes comme personne.

Le crime revenait à la surface de son mental.  Il repoussait les images de la scène où il injectait le produit inoffensif. Pouvait-on dire qu’il s’agissait d’un crime avec comme seul poison le sérum physiologique ? Tout de même, tout de même, se disait-il, la seringue ne contenait aucun analgésique…La souffrance extrême provoquait chez les sujets âgés une défaillance cardiaque. Et cela, il ne pouvait l’ignorer. Le meurtre lui revint en mémoire d’une manière si précise qu’il crût vivre à nouveau ce moment-là. D’un geste de la main, il écarta les images inopportunes  et obsédantes.

Il voyagea, participa à des congrès, fréquenta une jeune femme, se remaria, tant et si bien qu’il ne songea plus à sa victime. Ce fut une accalmie qu’il crut définitive. Cependant, à l’occasion de la Toussaint, il accompagna sa nouvelle épouse au cimetière. Les bras chargés de fleurs, il passa devant la tombe de sa cliente. Il fit un pas en arrière, médusé par ce qu’il voyait.

Les yeux du portrait le fixaient et l’un d’eux clignait avec impertinence tandis que la mâchoire s’ouvrait et se refermait sporadiquement. De saisissement, il lâcha la gerbe fleurie et s’enfuit en oubliant sa compagne. Elle ne comprit jamais pour quelle raison il avait déguerpi comme un fou. Il garda son secret farouchement.


Parfois, il affirmait être aussi muet qu’une tombe ! Mais, bien sûr, il était le seul à connaître la signification profonde de l’expression…

VARIATION EN LA MINEUR

Ce jour-là, je broyais du noir. Il se trouvait que j’étais une fois de plus au chômage et que mon mec m’avait laissé choir. Je n’en fus pas surprise, car je le savais égoïste et peu scrupuleux.  Ainsi, dès  la mauvaise nouvelle annoncée, il déguerpit sans demander son reste.

Assise à la table de cuisine, je maudissais le mauvais sort qui s’acharnait contre moi. L’avenir m’apparaissait  cousu de fil blanc, mes projets s’effilochaient avec le temps. Sans famille, seulement  ma tante Bella qui vivait dans un hameau en Aveyron, je décidai de quitter mon logement, avant de m’enliser dans les sables mouvants du surendettement. Je liquidai les quelques pauvres meubles que j’avais réussi à accumuler. Je me séparai de mon cher piano. Par réflexe, je gardai les partitions  et il ne me restait plus que la possibilité de chanter en plaçant bien ma voix. J’étudiai en particulier une variation en la mineur de Brahms et fit des prouesses vocales. Mes doigts dansaient en l’air,  faute d’effleurer les touches ivoire, voletant ici et là, allegro moderato.

Je choisis de débarquer chez ma tante à l’improviste. Son caractère acariâtre était dissuasif de toute approche affective. Comment lui expliquer ma situation ? Bien sûr, sa génération, celle des années trente, avait connu la récession, puis la guerre. De nos jours, les conflits par pays interposés, la mondialisation, le terrorisme laminaient les pays développés. Face à la marée humaine, emportée par les vagues de la misère dans un exil aléatoire, les gouvernements oeuvraient,  lançant des plans de lutte contre la faim et la précarité. Ensemble, ils influaient sur les pays émergents pour favoriser les techniques de lutte contre la désertification et la famine.

Je me souvenais de la formule du « plombier polonais » ! Cela avait déchaîné les gazettes, on en riait, on se moquait. Quelques années après, force était de constater que cette image correspondait à une réalité inquiétante. Pour augmenter leur marge qui se réduisait d’année en année en peau de chagrin, les entreprises délocalisaient dans les anciens pays satellites de l’URSS, en Asie ou en Afrique. Ainsi, au fil du temps, la production ne se fit plus qu’à l’étranger, mettant sur le pavé  un nombre incalculable de salariés.

L’idée de m’expatrier me passa par la tête. Rien ne m’attirait en réalité. Bref je me trouvais dans de sales drap et en train de filer un mauvais coton ! L’accueil probablement grincheux de la tante Bella commençait à me saper le moral. Tout en remuant ces pensées peu amènes, j’ouvris ma messagerie out look. Une kyrielle de mails publicitaires s’accumulait dans ma rubrique « messages indésirables ». Je décidai de faire le ménage, faisant ainsi place nette. Pendant que je supprimais les spams, un message arriva dans ma boite de réception. Le fait étant peu fréquent, ma curiosité se mua en perplexité lorsque je découvris le nom de l’expéditeur. Mickaël était un ami de notre couple, enfin ex-couple formé avec le salaud qui s’était fait la malle. Au fait, ce lâcheur, cet ingrat s’appelle Mathieu, tout le monde l’appelle Mat.

En réalité se profilait devant moi un week-end morose. J’eus la faiblesse de répondre par l’affirmative à Mickaël. Il m’envoya un courriel aussitôt et m’assura qu’il serait heureux de profiter de ma présence. Il m’invitait au restaurant. Cela me parut extravagant mais je me dis qu’il devait connaître les prix. Pour la forme, je me fis un peu prier, puis j’acceptais, soulagée de cette compagnie inespérée. Si ce dernier ne m’inspirait rien, j’éprouvais toutefois un sentiment de liberté. Celle de sortir avec n’importe qui, celle de penser ce que je voulais, enfin celle de m’étourdir comme je l’entendais.

Dans ma prime jeunesse, j’avais rêvé d’embrasser une carrière diplomatique. Fascinée par les nouvelles de Somerset Maugham, au cours desquelles les dames jouaient au Majong  et les hommes discouraient au salon de sujets importants à  leurs yeux, en fumant d’énormes cigares malodorants, je m’imaginais seule, mutée dans une ambassade, aux confins d’un désert de sable. Je tomberais secrètement amoureuse de l’officier commandant le fort, sans pour autant l’empêcher de sombrer dans une obsession tartaréenne.

Mes lectures influençaient fortement mes choix de vie. De tout temps à jamais, mes rêves avaient eu tendance à masquer la réalité. Considérant, mon métier de journaliste à la petite semaine, essayant de rédiger un article ici ou là, et ne connaissant, la plupart du temps que le chômage alternatif et les files d’attente aux Assedic, j’avais surtout envie de balayer d’un seul coup cet univers gris et  monotone.

Je courus à ce rendez-vous amical.  Mickaël me reconnut, avant que je ne pose les yeux sur lui et me héla avec un grand sourire. Il avait beaucoup changé.  Le style débraillé avait laissé place à un genre décontracté chic. Trentenaire, bien implanté dans un créneau qui lui plaisait, acheter des automobiles de luxe, il parcourait le monde pour décider les collectionneurs à se débarrasser de leurs trésors. Son réseau de clients était cosmopolite. Il avait, en quelque sorte, une vie de globe-trotter.

Maintes aventures me furent contées avant que je réalise que je n’avais pas desserré les lèvres ! Ce fut entre la poire et le fromage que je réussis à poser la question qui tue :
-        -« As-tu vu Mat récemment ? »
A peine avais-je prononcé le dernier mot, que j’en regrettai la teneur. Voulais-je encore souffrir ? N’avais-je pas supporté les brimades, les mensonges que j’avais eu la faiblesse d’accepter ? Et en plus, j’étais traitée avec une muflerie déconcertante. Par-dessus le marché, je l’excusai, en lui trouvant des tas de circonstances atténuantes. Enfance déshéritée, sans amour, ambition démesurée, tout cela étant la résultante d’un manque affectif. Il avait grandi, comme une mauvaise herbe, sauvage et indomptable. Tout le contraire de moi, choyée, gâtée, entourée mais si durement éprouvée par la mort de mes parents. Ce manque est irrémédiable, un puits sans fond impossible à combler.  

Les temps derniers, j’en arrivais parfois à souhaiter que quelque chose arrive, n’importe quoi, même vulgaire. Mais rien, le calme plat, pas même l’ombre d’un string oublié, d’une manière suggestive, sur la commode. En fait, cette image m’avait longtemps poursuivie. Un jour que je raccompagnais une amie à son domicile, la surprise fut complète lorsque nous nous rendîmes compte que les déménageurs avaient tout emporté sauf un string rose jeté en pure perte sur le clavier du piano.

Mickaël toussa discrètement derrière sa main. Le serveur attendait notre choix en matière de desserts. Devant la gourmandise évidente de mon regard, un mille feuilles « maison » me fut recommandé. Une satisfaction intense, celle des papilles, me fit prendre mon temps. Mon vis-à-vis qui ne partageait pas les mêmes goûts, commençait à trouver que j’étais d’une lenteur affligeante. Il essayait, par tous les moyens, d’attirer mon attention pour jouer de sa séduction virile. Le combat était perdu d’avance. Ce mille feuilles était tout simplement divin.

Alors que je tentais une dernière diversion en m’absorbant dans le délicat dessin du feuilletage, Mickaël, sans préambule ni préliminaire, me fit du pied et du genou tandis que sa main pétrissait ma cuisse. Je déplorai vivement la mentalité masculine consistant à penser qu’un repas bien ordonné autorisait des privautés plus ou moins galantes.

De mon talon aiguille, je lui écrasai un orteil pendant que ma fourchette se plantait adroitement sur sa main baladeuse. La douleur le fit grimacer. J’en profitai pour m’esquiver, au bord du fou rire. La vie n’est faite que d’illusion, pensais-je en pinçant les lèvres, le temps de traverser dignement la salle à manger puis le hall de réception. Je cherchai des yeux ma vieille Fiat qui démarra en pétaradant. Je mis le cap sur mon quartier déshérité. En bas de l’escalier malodorant de mon immeuble, gisait un homme hirsute et plus ou moins inconscient. J’enjambai son corps avec indifférence et grimpai résolument les hautes marches graisseuses. J’avais un train à prendre le lendemain. Les déménageurs seraient là tôt. Il s’agissait d’un transport en groupage, constitué pour ma part de cartons de livres et de linge.

Les tristes circonstances de mon départ m’apparurent dérisoires, lorsque j’analysais les causes profondes sur lesquelles j’avais fermé les yeux si longtemps. Les escapades de Mat, son manque d’égard, son sans-gêne et le peu d’amour sincère dont il faisait preuve, de temps à autre, dans le but d’obtenir des subsides ou de satisfaire un caprice de la dernière minute, comment avais-je pu accepter de vivre de la sorte ? Je préparai machinalement mes vêtements pour le lendemain, rangeant ici et là quelques objets oubliés.

 Il était une heure du matin. C’était une nuit étoilée, un immense dôme scintillant. J’en scrutai l’infinie étendue en m’interrogeant sur l’importance de mon existence par rapport au cosmos. La réalité grandiose de l’univers m’apparut dans toute sa splendeur.

Je m’endormis le nez dans les étoiles, bercée par un rêve de paix et d’amour.

mardi 5 septembre 2017

AUSSI PROFOND QUE MES LARMES


Milena est née prématurément le 8 Août 2000. Elle semble très satisfaite d’être venue au monde de façon inopinée, deux semaines à l’avance. Déjà, elle jette autour d’elle des regards intéressés. Sans doute perçoit-elle l’ombre et la lumière, phénomènes nouveaux pour elle.

-        Milena, ma fille !

Je répète ces mots sans y croire encore. Moi, Ludmilla Pavlova, j’ai un enfant, une jolie petite fille qui a l’air bien vivante. On dirait qu’elle me ressemble, à moins que ce ne soit plutôt l’esquisse du menton de Vladimir. Et dire qu’il ne sait rien. Sous-marinier, il est actuellement en mission. Je ne le reverrai que dans quelques semaines. Il est très fier d’être mécanicien sur le Koursk, un des fleurons de la marine russe. Je n’ai pas pu avoir de contact téléphonique. Aussi ai-je envoyé un télégramme, par l’intermédiaire de l’amirauté, pour annoncer la naissance de Milena. Mais j’ignore quand il lui sera remis. Pour l’instant, je n’ai aucune nouvelle de lui.

Cependant, le fait de me trouver seule avec ma fille me procure une joie immense. Ainsi, je fais connaissance avec Milena petit à petit. Le prénom me plait. Je l’ai choisi avec Vladimir. Nous admirons tous les deux  Milena Jesenska, illustre journaliste tchèque, inspiratrice de Franz Kafka. Toute à la contemplation du petit corps installé sur mes jambes repliées, j’en examine chaque parcelle visible et ne lui trouve pas le moindre défaut. Mes pensées se tournent vers mes parents dont je garde le souvenir religieusement. Je ressens un peu de tristesse à l’idée qu’ils ne connaîtront jamais leur petite-fille. Je suis d’un doigt léger le contour de son visage en souriant. Elle sera aussi jolie que moi, me dis-je sans la moindre modestie. Les larmes me montent aux yeux tandis que Milena remue ses petits bras dans un simulacre d’approbation.

Dans la chambre, nulle fleur ni cadeau. Les murs lisses et froids à reflets verdâtres donnent à la pièce un air lugubre. Mais la joie que j’éprouve est si intense que le décor m’est indifférent. Vladimir est à 300 mètres sous l’eau. Comment peut-il supporter la claustration et la promiscuité ? Chaque jour, je pense à lui à heure fixe. Il en fait autant, du moins c’est ce qu’il me dit. Je sors demain de l’hôpital et suis très fière de retrouver mon petit logement avec Milena dans mes  bras.

Je saute joyeusement du marchepied de l’antique tramway qui me ramène Poushkina Ulitsa. Moscou est écrasé par la chaleur. Le moindre coin ombragé est pris d’assaut. Les moscovites partent peu en vacances, excepté la classe dirigeante,dont les membres bénéficient de datchas sur la mer noire. Je ne suis pas envieuse, tant mieux pour eux.

Milena, ma douce petite fille, semble avoir adopté le coin chambre que nous avons aménagé, Vladimir et moi. Elle dort paisiblement, les bras en l’air, saluant une victoire, la sienne.  A un gramme près, elle aurait dû rester en couveuse. J’entrevois avec horreur ce qui aurait pu arriver, une séparation cruelle.  Elle subira simplement davantage de visites médicales, contrôles du poids, des réflexes, du maintien.

Je m’apprête devant la glace avec un certain plaisir retrouvé, relevant mes cheveux dorés en un chignon surnommé « Potemkine » tant cette coiffure est désordonnée et peu stable. C’est la mode parait-il en France. J’ai une amie qui s’y est réfugiée. Elle faisait partie du Bolchoï et a demandé l’asile politique. Vladimir ne veut pas quitter le pays. Pour lui, c’est un honneur de servir sous le drapeau. Ce serait trahir et renier son serment d’appartenance. Un sentiment de frustration m’envahit à la pensée de devoir renoncer à partir. Quitter Vladimir est au-dessus de mes forces. Je l’aime et notre petite fille adorable nous unira encore plus fort.

Milena se met à pleurer. C’est l’heure de son biberon. Tandis que je m’assois sur le lit pour lui donner sa tétée, j’allume la radio et prête une oreille distraite aux informations. Il m’a semblé entendre le nom du Koursk. Intriguée, je hausse le son. Ce n’est pas le chant glorieux que j’attendais. Le sous-marin serait en difficulté. Les nouvelles sont vagues et prudentes. Il y aurait eu un incident et le bâtiment serait en panne. Je suis tranquillisée, rien de grave apparemment. Nos sauveteurs et mécaniciens vont agir et l’incident sera vite oublié. Je me rassure comme je peux, en berçant Milena, jouissant de l’arôme du thé noir que je déguste à petites gorgées tout en admirant le samovar trônant sur la table du séjour.

Plus tard dans la soirée, j’ai branché mon vieux poste à l’heure des nouvelles. L’avarie du Koursk est évoquée rapidement. Je me dis que rien de sérieux n’est arrivé, sinon nous le saurions. Les jours ont défilé sans que j’apprenne quoi que ce soit. Le 15 Août, je suis partie passer la journée chez mon amie Irina. Son mari est avec le mien au fond des eaux. Ils travaillent ensemble dans le même compartiment. Ainsi peut-être a-t-elle eu d’autres informations ?

Je suis descendue du tramway à la station Lénine, proche du petit appartement d’Irina. Quelle surprise de voir Irina sur le quai, la mine défaite, un mouchoir tamponnant ses yeux. Elle m’apprend entre deux sanglots que le Koursk est pratiquement perdu. Les sauveteurs n’ont pas encore été envoyés sur place. Au bout de 48 heures, il est difficile d’espérer des survivants. Cette révélation m’anéantit et je m’assis lourdement sur un banc en serrant Milena contre moi.

Irina me passe son mouchoir en tissu car je pleure maintenant autant qu’elle. Je me retrouve dans une sorte de cocon où plus rien ne peut m’atteindre. Je me noie dans un déluge de larmes. Milena se met à pleurer. Nous nous serrons contre elle, petit être conçu pour le bonheur.  Chemin faisant, nous parlons d’autre chose comme pour éloigner le mauvais sort qui nous accable.

A peine la porte d’entrée fermée, Irina se jette sur la télé et met une chaîne d’informations. Le cas du sous-marin est  mentionné d’une manière sibylline. J’essaie de me détendre en jouant à la poupée avec Milena qui s’obstine à dormir à poings fermés. Irina aimerait avoir un bébé mais son mari préfère attendre. Ils sont si mal installés. En fait, ils vivent dans une pièce mansardée et souffrent de la chaleur, étant sous les toits.  Cette dernière assure qu’il est un original, vivant chez lui, sous les toits et dans le sous-marin, sous plusieurs mètres d’eau. Je ris aux éclats tandis que Irina renverse la tête et déverse, en une cascade fraîche et rieuse, son rire cristallin. Le Koursk est oublié pour un moment mais, au fond de mon cœur, l’inquiétude demeure.

Le lendemain, 16 Août, j’écoute les nouvelles à la radio. Rien de nouveau, sinon qu’il est impossible d’atteindre le sous-marin. Les russes ont demandé de l’aide aux sauveteurs internationaux. A partir de ce moment-là, je comprends que les autorités ont dissimulé la vérité. Le sous-marin a certainement une avarie grave.  L’angoisse me paralyse. Le froid s’insinue en moi. J’imagine Vladimir aux prises avec les machines en panne, dans l’obscurité et le silence. Non, non ! Je me révolte, Vladimir ne peut pas mourir. Si jeune, à peine 23 ans et il ne connaît pas encore sa fille !

Je me précipite sur le palier pour téléphoner à Irina. Celle-ci est absente. La sonnerie résonne dans le vide. Et si je me rendais à l’amirauté, peut-être que j’aurais des informations ? Je fouille dans les papiers de mon mari et trouve l’adresse. En compagnie de Milena, je me présente dans les bureaux officiels de la marine. Peine perdue, on ne peut entrer. Une foule muette piétine devant la grille dans l’attente des évènements. Le soir, ayant obtenu Irina au téléphone, nous convenons de nous présenter tous les jours à l’amirauté. L‘union fait la force.

Cela dure depuis une longue semaine. Puis l’espoir s’amenuise. Fatiguée et découragée, je ne m’y rends plus chaque jour, préférant attendre chez moi l’horrible nouvelle. Un jeudi matin, je reçois un avis officiel. Le kourks est un cercueil. Aucun survivant. Ils ont tous péri. L’enquête n’aboutira pas. Le dossier est classé top secret défense.

Dans le salon de Ludmilla, trône la photographie d’un marin au sourire juvénile.           

UN AMOUR PLATONIQUE



Je la regarde. Elle me sourit. Sa plume court sur le papier, vive, grinçante, intarissable. Dans l’immense cheminée crépite une belle flambée. Dehors, le vent souffle. Les feuilles mortes dansent d’une manière imprévisible. A l’abri des murailles épaisses du château, je jouis d’un grand prestige. Ma vanité égocentrique naturelle me porte à croire que c’est mérité. Après tout qui refuserait d’être bien considéré ?

Je suis la plupart du temps détendu et serein. Je pense surtout à moi. Jusque-là tout va bien. Lorsque je m’intéresse un tant soit peu aux autres, ce que je constate me rend perplexe. Autour de moi, on s’agite, on complote, on intrigue… Je reste farouchement dans l’ombre, poursuivant mon chemin.

Cependant, malgré ma neutralité, rien ne m’échappe. Ni les troussages des servantes par M. le Comte sous le nez de la Comtesse, être rare, dont l’âme est si douce, mélancolique … Je m’intéresse aussi aux amours secrètes de Mlle Hortense, la fille ainée. Je l’entends parfois pleurer pendant des heures dans son boudoir. Moins fréquemment, elle s’assied à côté de moi. Je ne dis rien. J’attends. Je sais ce qui va suivre. Elle aimerait que je sois à ses pieds. Elle sait pourtant que mon amour pour la comtesse est sans failles ni lassitude. C’est ainsi. La vie est mal faite !

Quand je longe les couloirs humides du château, je me sens un peu prisonnier. J’ai envie de parcourir les petits sentiers, parfois boueux ou caillouteux. Mais je suis ici, captif de l’hiver, cette morte-saison. Les oiseaux ont émigré vers des terres moins froides. L’hibernation des plantes et des espèces a commencé. Je scrute le parc depuis la fenêtre de la tour. Le vent a fini par faiblir, les grands arbres dénudés perdent leurs dernières feuilles qui font un tapis multicolore sur l’herbe.

J’entends l’appel de la Comtesse. Elle a sûrement besoin de ma présence. Lorsque je regagne mon fauteuil dans son salon jaune, elle me sourit en me menaçant des pires représailles si je la quitte sans qu’elle le sache. Elle ajoute d’un air mutin que sans moi elle ne pourrait écrire ses contes dont elle dit que ce sont des histoires à dormir debout. Elle m’honore souvent de sa relecture à voix haute. Mon attention est la plupart du temps distraite ou vagabonde, Je ne peux m’en corriger tant l’ambiance de cette pièce me porte à la rêverie. Elle est faite pour que l’imagination prenne son envol en totale liberté ce qui facilite les improvisations et les rebondissements du récit.

Je traîne, je tourne en rond. Mes pensées vont vers ce monde cruel et primesautier. Des courants de mode passent. Tout un chacun se passionne pour telle célébrité, lui voue une adulation presque mystique. La chute arrive sous un prétexte fallacieux. On détruit ce que l’on a aimé avec la même barbarie que les jeux du cirque dans l’antiquité. Pendant que l’attention des peuples est monopolisée par des affaires fabriquées de toutes pièces dans les magazines people, les évènements auxquels il faudrait s’intéresser de près passent inaperçus. Cela s’appelle l’opium du peuple. Curieux comportement tout de même ! S’indigner pour une phrase sortie de son contexte prononcée par un personnage public alors que s’intensifient la mondialisation et l’endoctrinement dispensé par de fanatiques religieux. Je ne suis pas politologue et je n’ai pas l’intention de jouer les prophètes de malheur ! La comtesse ne s’intéresse pas aux basses manœuvres humaines. Je la contemple avec dévotion. Elle est si concentrée qu’elle m’a oublié. Si seulement j’avais son talent, je pourrais lui écrire tout ce que je ressens pour elle et bien plus encore.

Elle écrit. Sa plume court sur le papier. Parfois elle relit son texte à voix haute. Je sais qu’elle quémande mon avis, Un silence complice s’installe entre nous. Elle sait ce que j’en pense. Il suffit d’un regard. Elle a compris que j’aimais son style, ses mots aux sonorités mélodieuses et le noir dessein de ses personnages ambigus. Il faut une sensibilité presque animale pour ressentir la subtilité de son écriture. Je suis son auditeur favori. Le fauteuil jaune n’a d’autre fonction que celle de m’offrir son confort absolu tandis que je savoure, les yeux mi-clos, les caresses de ma maîtresse.

Mais voilà : je ne suis qu’un chat, un matou de bonne lignée avec juste ce qu’il faut de malignité et de perception sensorielle … Cela vous étonne ? Je ferme mes yeux obliques et me pelotonne au creux de mon coussin. La pluie frappe les carreaux embués. Je perçois les crépitements d’une grosse bûche que le feu dévore dans l’âtre.



Je pousse un long soupir, je m’étire avec langueur. Le carillon sonne. C’est l’heure du thé…


LE VASE BLEU


La cuillère en bois m’échappa des mains lorsque trois petits coups de sonnette déchirèrent le silence d’une manière impérieuse. Je me précipitai pour ouvrir tout en retirant le grand tablier qui m’enveloppait. Quelle ne fut pas ma surprise de voir que mes invités, étrangers l’un à l’autre, me faisaient face en souriant, qui avec un bouquet de roses, qui avec une boite de mes chocolats préférés ! Le premier instant de stupeur passé, je m’écriai que bien sûr non, il ne fallait pas, ils auraient pu arriver les mains vides, phrase rituelle que tout le monde dit en pensant très discrètement qu’il allait falloir mettre les fleurs dans l’eau. On s’embrassa et, en prêtant une oreille distraite, je compris que leur rencontre s’était faite devant l’immonde bloc de boites aux lettres crasseuses aux étiquettes racornies. Ils avaient passé ensemble l’épreuve du digicode capricieux.

Soudain, l’ascenseur, entre deux hoquets métalliques, émit ses plaintes avec un bruit de locomotive à vapeur. Pistons et rouages s’enclenchèrent en gémissant. Je n’avais pas encore trouvé mon vase quand la porte d’entrée subit les assauts de Clément, mon mari. Il ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam mon amie Eva que je lui présentai aussitôt tandis que son vieux pote lui assénait quelques bourrades viriles ponctuées de grognements amicaux.

Je fis entrer mes invités et partis à la recherche de l’unique récipient que je possédais, un vase si précieux à mes yeux que j’oubliais régulièrement l’endroit où je l’avais remisé avec mille précautions. C’était un vase Murano que j’avais toujours entouré des plus grands soins dès lors qu’il m’avait été offert. Il était ancien et ses reflets bleutés m’emmenaient dans des rêves si vivants que parfois j’avais  l’impression d’entrer dans un monde parallèle. Si étrange que cela puisse paraître, je redoutais de l’abîmer et en même temps, j’étais attirée par cet objet rare, témoin des charmes vénitiens.  Lorsque je regardais la lumière du jour traverser le vase bleuté, j’en admirais la finesse, les imperceptibles défauts causés par la respiration du souffleur de verre, la teinte aux nuances d’azur. Je le prenais entre mes mains en fermant les yeux. Jaillissaient alors en moi le ravissement, la sensualité du toucher, le plaisir de posséder ce trésor incomparable. Mais je ne voulais pas qu’il soit seulement un objet de contemplation. Je le garnissais de temps à autre de fleurs qui magnifiaient sa beauté pure.
Je passai un long moment à y disposer le bouquet de roses aux tons pastel dont le parfum délicat me grisait. Je continuai à rêvasser sans que la moindre pensée terre à terre ne vienne perturber mon état second. Un brouhaha confus s’était insinué en moi qui n’avait rien à voir avec la conversation anodine échangée entre mes invités et Clément, mon mari. Les images de mon rêve prirent une forme plus nette. Je reconnus mon visage paré par un loup noir en velours incrusté de strass. Un homme également masqué s’inclinait devant moi. Sa voix m’était familière. Je cherchai vaguement où j’avais entendu ce timbre grave et viril.


Je sortis de ma torpeur et me rappelant mes devoirs d’hôtesse et rejoignis mes amis au salon. Je remarquai tout de suite qu’une secrète alchimie liait Eva et notre compagnon de jeunesse, Fabrice. Ils se parlaient comme s’ils étaient seuls, les yeux dans les yeux, ne s’apercevant pas que j’avais servi l’apéritif. Clément, amusé, me rejoignit dans la cuisine où je mettais la dernière main au repas. A vrai dire, j’avais la réelle impression que mes préparatifs ne seraient guère appréciés à leur juste valeur…
Eva était tout simplement sur son petit nuage, ses joues étaient roses de plaisir et d’émotion. Elle ressentait les effets secondaires du coup de foudre, ni plus, ni moins ! Pouls accéléré, léger vertige, estomac rétracté, yeux pétillants, bouche entrouverte, symptômes évidents du courant qui la portait vers son prince charmant. Elle buvait ses paroles, telle l’ambroisie des Dieux de l’Olympe.

Fabrice n’en finissait pas de lui expliquer les mystères du conditionnement d’air, spécialisation de son employeur. Le sujet n’était pourtant pas à la portée de tout le monde, en tout cas,  il était très technique. Mais Eva était suspendue aux lèvres de Fabrice, lequel finit par avoir soif à force de parler. Il prit le temps d’échanger quelques mots avec nous. J’eus la faiblesse de les placer côte à côte à table. Chacun de nous discuta avec son ou sa compagne, sans que la moindre échappée vers le couple épris d’amour, ne puisse s’effectuer. Nous rîions sous cape pour finalement les délaisser. Je débarrassai en omettant le dessert remis à plus tard. Clément regardait sa messagerie internet. J’avais allumé la télévision dans le salon et je finis par m’endormir, bercée par le ronron d’une émission sans intérêt. A mon réveil, :le silence et l’obscurité m’enveloppaient. Après un moment d’hésitation, je me rappelai que j’étais étendue sur le canapé. J’allumai et allai me coucher comme une somnambule.
Le lendemain, après le départ de Clément pour son bureau, on sonna  à la porte. J’enfilai à la hâte un Jean et un pull. J’ouvris. Un homme se tenait sur le seuil, portant une cape et un chapeau. Lorsqu’il se présenta, je trouvai à sa voix une singularité familière. Il était artiste-peintre et pour arrondir ses fins de mois, il effectuait des travaux chez les particuliers. Je constatai qu’il présentait un certain trouble en me regardant avec insistance. Je le fis entrer. Tout était à repeindre. Il prit des notes consciencieusement. J’émis le souhait de voir ses toiles. Cela lui fit plaisir et il ouvrit son carton à dessin.

Je tombai en arrêt devant une scène de carnaval à Venise. Une femme en costume semblait contempler la lagune tandis que l’homme qui l’accompagnait la couvait du regard, visiblement amoureux. Je mis quelques minutes pour arriver à la conclusion que l’apparence de la femme était proche de la mienne. Je posai la question à mon visiteur pour savoir quand il avait peint cette scène et s’il avait recopié la physionomie des personnages d’après une photo ancienne. Il me répondit en hésitant qu’assurément non, il n’avait reproduit aucun cliché ni dessin. Tout en préparant son matériel, il ajouta qu’il n’avait fait que tracer les contours d’un visage et que son malaise actuel venait du fait qu’il m’avait reconnue. Selon lui, nous nous connaissons depuis très longtemps. La passion amoureuse métamorphosait son expression. On eut dit qu’il revivait cela, au temps des Doges de Venise,
Médusée et un peu inquiète, j’affirmai que je ne croyais pas aux vies antérieures et que je n’avais guère le temps de m’intéresser à toutes ces sornettes ! Pragmatique, je lui demandai combien de jours il prévoyait pour effectuer les travaux. Il sut exactement quoi me dire pour me rassurer. Un devis en bonne et due forme fut établi et signé. Nous convînmes de la date du début des travaux. Il sourit en partant et je lui souhaitai de passer une bonne soirée, formule de politesse proférée sans y penser.
J’omis volontairement de parler de cette visite à Clément. Il aurait poussé les hauts cris en me traitant de nunuche ! J’assumai donc ma décision de prendre cet homme pour refaire l’appartement. L’affaire était en bonne voie ce qui me satisfaisait amplement.

Incidemment, en regagnant le salon, mon regard fut attiré par le vase bleu. Il avait un aspect inhabituel. En m’approchant, je constatai avec stupéfaction qu’il s’était lézardé du haut en bas et que sa couleur était pâlie. Quant aux fleurs, elles étaient toutes mortes. Comment était-ce possible ? A nouveau j’eus ce semblant de malaise et tout tourna autour de moi. Les murs s’effacèrent. J’étais ailleurs marchant dans une rue pavée. Je donnais le bras à un homme qui semblait être mon amant. C’était à n’en pas douter le sosie du peintre. Nous devisions avec animation. La lagune disparaissait progressivement dans la brume. J’entendais le clapotis de l’eau et le chant des gondoliers au lointain. Je dévisageais mon compagnon avec une sorte de plénitude fusionnelle. Ramenant un grand châle autour de mes épaules, mon rire fusa ainsi qu’une cascade fraiche et cristalline tandis que l’homme m’étreignait amoureusement.


On était le 15 Mai de l’an 1752.

mardi 1 août 2017



J’AIME CEUX QUI S’AIMENT

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Lire un poème
Tout au long
Des chemins blonds
Dans les villages
Sous les ombrages
D'une verte tonnelle
Où chante l'hirondelle.
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Sur d'autres thèmes
Mon vieux vélo
Très rigolo
Avec une cloche
Dans ma sacoche
Pour faire danser
Mon scarabée.
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Pas trop sadiques
Et aussi les textes
Sans aucun prétexte
Mais je m'égare
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Ceux qui s'aiment.

dimanche 26 mars 2017

LA COUPE EST PLEINE

Bon, vous  me direz que ça ne change pas, rien de nouveau dans l'hexagone, on divise pour régner, on promet la lune, on avoue de menus forfaits pour satisfaire le peuple, avec plein de petits détails croquignolets, on s'allie, on trahit, on s'associe, on raconte n'importe quoi, on gagne des points dans les sondages puis on en perd selon l'audimat, on flirte avec les médias, tout sourire, les dents blanchies, le hâle permanent, le cheveu lissé.

Pourtant, la colère gronde, les poings se lèvent, les huées résonnent, les marches sont silencieuses, le mécontentement est corporatif, les urgences médicales sont en grève, les banques épargnent, la bourse fait grise mine, les centrales nucléaires explosent, les éoliennes se reposent, le printemps est timide, l'air est saturé de particules fines, les inondations se multiplient tandis que la banquise se transforme en icebergs flottants prêts à fondre sous un soleil voilé.

Triste réalité. Ils font campagne avec des accents de tragédie, des trémolos d'opérette, des rebondissements de mauvais goût,  des scandales avec effets de manches, des mensonges superposés, des assertions hypocrites.

Sans doute est-ce notre propre reflet, impitoyable, cruel, égocentrique, narcissique et inconséquent ?

Mea culpa...